Vous êtes ici : Accueil > Découvrir > Tourisme & Découverte > L’église de l’abbé Gillard

Tourisme & Découverte

L’église de l’abbé Gillard0

« La porte est en dedans »

Un des guides de Brocéliande a pour habitude de dire que l’église de Tréhorenteuc conte trois histoires merveilleuses. L’Évangile est la première. La deuxième a pour héroïne Sainte-Onenne, sœur du roi Judicaël de Domnonée. La troisième est toute entière vouée au Saint-Graal. Mais la plus merveilleuse de toutes ces histoires n’est-elle pas celle de ce modeste sanctuaire et de celui qui en fit l’église du Graal, l’abbé Henri Gillard ?

Statue de l'Abbé Gillard devant son église
Statue de l'Abbé Gillard devant son église
publié le

Mots-clés :

Renseignements :

Lorsqu’il arrive à Tréhorenteuc, lors des Pâques de 1942, Henri Gillard pose le pied sur le bout du monde. Isolé à l’extrémité du département, enclavé dans la forêt de Paimpont, mal desservi, le village compte à peine 150 habitants. Population pauvre, un peu oublieuse du chemin de son église. Pour l’abbé Gillard, sa nomination comme recteur de Tréhorenteuc n’est autre chose qu’une promotion-sanction : « l’évêché m’a envoyé à Tréhorenteuc en pénitence » écrit-il. Peut-il imaginer qu’il y restera vingt ans ?

Il entreprend immédiatement de redonner une vie spirituelle à sa paroisse et, à ses yeux, la renaissance commence par la restauration de l’église. Le recteur est immédiatement sensible à ce que les lieux recèlent d’indicible : le souvenir inoublié des légendes de la Table Ronde, la présence immatérielle de l’esprit de Brocéliande. Pour lui, il n’y a pas d’opposition foncière entre la Parole qu’il doit enseigner et les grands mythes dont il entend bruire la forêt. La légende christianisée du Graal devient le fil conducteur de sa propre Quête.

Dès l’été 1942, l’abbé entreprend des travaux qui dureront douze ans. Il veut faire pour Tréhorenteuc un sanctuaire, mais aussi un lieu d’art, de beauté, de réflexion intellectuelle. Il envisage même la construction d’un nouvel édifice (ce à quoi l’évêché s’oppose formellement).

En 1943, le vitrail de la Table Ronde est posé, premier pas évident vers la légende. Suivront les vitraux contant la vie de sainte Onenne, puis les statues du chœur (Onenne et Judicaël). Dans le même temps disparaissent les vieux tableaux, les statues par trop dégradées, les bannières qui tombent en poussière. Mais l’église s’enrichit, à la fin de la guerre, de nouveaux autels et d’un chemin de croix exceptionnels, œuvres de l’ébéniste Péter Wissdorf et du peintre Karl Rezabeck que l’abbé est allé chercher dans un camp de prisonniers de guerre allemands en 1945. Tous deux exécutent les œuvres voulues par l’abbé Gillard, sur ses indications. Karl Rezabeck écrit : « Monsieur Gillard était toujours mon modèle pour le Christ, même en croix. Il allait de soi que l’arrière-plan était constitué par le paysage de Tréhorenteuc ».

Après 1950, les transformations continuent : construction du mur qui sépare la nef de la « chambre du fond » (le narthex), chapitret (galerie extérieure) pour soutenir la façade. En
1951, le grand vitrail est mis en place.

Suivent en 1953 et 1954 le pavement du chœur et la mosaïque du Cerf blanc au collier d’or. En même temps que son ministère et sa vocation de père bâtisseur, l’abbé Gillard assure le secrétariat de mairie, participe activement aux travaux de fondation de l’abbaye La Joie-Notre-Dame de Campénéac et crée dans son presbytère une cantine-auberge de jeunesse.

A ses travaux, le recteur consacre tous ses revenus, mais cela ne suffit pas : il doit solliciter ses paroissiens, faire appel à des donateurs de tous les horizons, aux collectivités - le Conseil
général lui alloue plusieurs subventions. Il est homme à bousculer les montagnes. Poussé par le désir de faire rayonner le pays de son sanctuaire, n’entreprend-il pas, dès 1948, l’édition de guides consacrés à Brocéliande, à Tréhorenteuc, aux légendes de la Table Ronde ? Les années passant, il publie d’autres plaquettes sur la mystique des nombres, le symbolisme du zodiaque, Carnac... Les bénéfices sont affectés aux travaux de l’église.

Toute cette ardeur porte ses fruits et la renommée de Tréhorenteuc et de l’abbé Gillard s’étend. André Breton vient le visiter. Trop de vitalité sans doute ! L’évêché commence à
s’émouvoir de tant d’activités hétérodoxes, et les médisances commencent à se répandre. Les ragots et les cagots font si bien qu’un jour de 1962, le recteur quitte son village. Il tente de trouver ailleurs une paroisse où servir, en vain : de sulfureuses rumeurs lui ont miné le chemin.

Quand en 1963, il se résout à revenir à Tréhorenteuc, sa hiérarchie le lui interdit, malgré pétitions et interventions de la population et des élus. Le désarroi est profond pour ce prêtre
hors du commun : « l’évêché me frappe en quelque sorte d’un interdit de séjour... J’ai arrangé à mes frais le presbytère et l’église. Je n’ai pas le droit d’y vivre ». Plusieurs années pénibles s’écoulent alors. Puis, à partir de 1968, il revient en Brocéliande. Grâce à l’abbé Rouxel, curé de Néant-sur-Yvel qui l’accueille avec amitié et qui continuera fidèlement son œuvre, il retrouve son église de Tréhorenteuc. Il y retourne régulièrement jusqu’au jour de sa mort, en juillet 1979. Il repose maintenant dans une des chapelles de la petite et célèbre église, recteur à jamais lié à sa paroisse.

L’église du Graal

Le principal attrait de l’église réside dans l’évocation des légendes de la Table Ronde et du mystère du Graal. Il semble que Tréhorenteuc soit le seul sanctuaire à avoir ainsi célébré la coupe mystérieuse. Bien que la société médiévale ait investi l’objet de ses plus hautes valeurs, l’institution religieuse a toujours montré circonspection et réserve sur le sujet.

Douze stations du chemin de croix ont pour cadre Tréhorenteuc et le Val sans Retour. Les artistes eux-mêmes y sont représentés. Mais c’est la 9e station qui fit la célébrité du chemin : Jésus tombe pour la troisième fois aux pieds... de la fée Morgane, insolemment vêtue d’une
très légère robe rouge. Ce tableau valut au père Gillard d’acerbes réactions des bien-pensants. Un quotidien régional titra : « À Tréhorenteuc, une pin-up dans un chemin de croix ».

A la 13e station, Joseph d’Arimathie recueille le sang du Christ dans le Graal. Ce même Graal que l’on retrouve sur trois vitraux du chœur. Calice taillé dans une émeraude, il figure sur la table de la Cène, et apparaît dans sa gloire aux chevaliers de la Table Ronde, il rayonne enfin au centre du grand vitrail du chœur, au-dessus de Joseph d’Arimathie agenouillé devant Jésus et des symboles traditionnels des évangélistes. Au bas du vitrail, deux personnages représentent la famille Thétiot ; l’abbé Gillard reçut d’eux un héritage qu’il consacra à la réalisation de ce vitrail. Toujours dans le chœur, un tableau inspiré de diverses enluminures des XIVe et XVe siècles dépeint l’apparition du Graal aux chevaliers réunis autour de la Table Ronde. Écho du vieux mythe celtique du chaudron de fécondité et de vie, il remplit les assiettes de grasses volailles.

Les deux autres tableaux du chœur rappellent les grands thèmes légendaires de Brocéliande. Autour de Barenton s’ordonnent Yvain et le bassin d’or, Viviane enchantant Merlin, Ponthus combattant pour la main de la belle Sidoine, et Éon de l’Étoile. Au Val sans Retour, Lancelot et Morgane se défient, entourés des chevaliers prisonniers qui vivent leur songe doré, hors du temps... et le ciel est plein des terrifiants prodiges de l’enchanteresse.

Dernière œuvre de l’église, la mosaïque du Cerf blanc au collier d’or, dessinée par Jean Delpech sur les indications de l’abbé Gillard, témoigne une ultime fois de la fusion entre la spiritualité chrétienne et l’esprit des vieux romans celtiques. Le Cerf blanc et les quatre lions rouges illustrent un épisode de la Quête du Graal où Galaad aperçoit ces animaux surnaturels qui se révèlent être Jésus et les évangélistes. Dans les textes arthuriens, le Cerf guide parfois les
héros vers leur destin, comme il conduisait les âmes des défunts dans les anciennes religions. Et le décor nous ramène à Barenton, avec les arbres, le ruisseau, le perron de Merlin. On peut encore flâner dans l’église, chercher à retrouver les nombres et les symboles que l’abbé Gillard y a laissés. Mais il ne faut pas repartir sans avoir au cœur les quelques mots peints dans le chapitret, « la porte est en dedans ». Invitation à aller au-delà du visible, vers une réalité essentielle... à entamer sa propre Quête.

Retrouvez cet article dans le topo-guide Brocéliande ...à pied.

écrire un commentaire

Poster un commentaire

Vous devez vous inscrire sur ce site avant de poster un commentaire.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom